Je crois, mon cher Aza, qu’il n’y a que la joie de te voir qui pourrait l’emporter sur celle que m’a causé le retour de Déterville ; mais comme s’il ne m’était plus permis d’en goûter sans mélange, elle a été bientôt suivie d’une tristesse qui dure encore.
Céline était hier matin dans ma chambre quand on vint mystérieusement l’appeler, il n’y avait pas longtemps qu’elle m’avait quittée, lorsqu’elle me fit dire de me rendre au Parloir ; j’y courus : quelle fut ma surprise d’y trouver son frère avec elle !
Je ne dissimulai point le plaisir que j’eus de le voir, je lui dois de l’estime et de l’amitié ; ces sentiments sont presque des vertus, je les exprimai avec autant de vérité que je les sentais.
Je voyais mon Libérateur, le seul appui de mes espérances ; j’allais parler sans contrainte de toi, de ma tendresse, de mes de desseins, ma joie allait jusqu’au transport.
Je ne parlais pas encore français lorsque Déterville partit, combien de choses n’avais-je pas à lui apprendre ? combien d’éclaircissements à lui demander, combien de reconnaissances à lui témoigner ? Je voulais tout dire à la fois, je disais mal, et cependant je parlais beaucoup.
Je m’aperçus que pendant ce temps-là Déterville changeait de visage ; une tristesse que j’y avais remarquée en entrant se dissipait ; la joie prenait sa place, je m’en applaudissais, elle m’animait à l’exciter encore. Hélas ! devais-je craindre d’en donner trop à un ami à qui je dois tout, et de qui j’attends tout ! cependant ma sincérité le jeta dans une erreur qui me coûte à présent bien des larmes.
Céline était sortie en même temps que j’étais entrée, peut-être sa présence aurait-elle épargné une explication si cruelle.
Déterville attentif à mes paroles paraissait se plaire à les entendre sans songer à m’interrompre : je ne sais quel trouble me saisit, lorsque je voulus lui demander des instructions sur mon voyage, et lui en expliquer le motif ; mais les expressions me manquèrent, je les cherchais ; il profita d’un moment de silence, et mettant un genou en terre devant la grille à laquelle ses deux mains étaient attachées, il me dit d’une voix émue, À quel sentiment, divine Zilia, dois-je attribuer le plaisir que je vois aussi naïvement exprimé dans vos beaux yeux que dans vos discours ? Suis-je le plus heureux des hommes au moment même où ma sœur vient de me faire entendre que j’étais le plus à plaindre ? Je ne sais, lui répondis-je, quel chagrin Céline a pu vous donner ; mais je suis bien assurée que vous n’en recevrez jamais de ma part. Cependant, répliqua-t-il, elle m’a dit que je ne devais pas espérer d’être aimé de vous. Moi ! m’écriai-je, en l’interrompant, moi je ne vous aime point !
Ah, Déterville ! comment votre sœur peut-elle me noircir d’un tel crime ? L’ingratitude me fait horreur, je me haïrais moi-même si je croyais pouvoir cesser de vous aimer.
Pendant que je prononçais ce peu de mots, il semblait à l’avidité de ses regards qu’il voulait lire dans mon âme.
Vous m’aimez, Zilia, me dit-il, vous m’aimez, et vous me le dites ! Je donnerais ma vie pour entendre ce charmant aveu ; hélas ! je ne puis le croire, lors même que je l’entends. Zilia, ma chère Zilia, est-il si bien vrai que vous m’aimez ? ne vous trompez-vous pas vous-même ? votre ton, vos yeux, mon cœur, tout me séduit. Peut-être n’est-ce que pour me replonger plus cruellement dans le désespoir dont je sors.
Vous m’étonnez, repris-je ; d’où naît votre défiance ? Depuis que je vous connais, si je n’ai pu me faire entendre par des paroles, toutes mes actions n’ont-elles pas dû vous prouver que je vous aime ? Non, répliqua-t-il, je ne puis encore me flatter, vous ne parlez pas assez bien le français pour détruire mes justes craintes ; vous ne cherchez point à me tromper, je le sais. Mais expliquez-moi quel sens vous attachez à ces mots adorables Je vous aime. Que mon sort soit décidé, que je meure à vos pieds, de douleur ou de plaisir.
Ces mots, lui dis-je (un peu intimidée par la vivacité avec laquelle il prononça ces dernières paroles) ces mots doivent, je crois, vous faire entendre que vous m’êtes cher, que votre sort m’intéresse, que l’amitié et la reconnaissance m’attachent à vous ; ces sentiments plaisent à mon cœur, et doivent satisfaire le vôtre.
Ah, Zilia ! me répondit-il, que vos termes s’affaiblissent, que votre ton se refroidit ! Céline m’aurait-elle dit la vérité ? N’est-ce point pour Aza que vous sentez tout ce que vous dites ? Non, lui dis-je, le sentiment que j’ai pour Aza est tout différent de ceux que j’ai pour vous, c’est ce que vous appelez l’amour… Quelle peine cela peut-il vous faire, ajoutai-je (en le voyant pâlir, abandonner la grille, et jeter au ciel des regards remplis de douleur) j’ai de l’amour pour Aza, parce qu’il en a pour moi, et que nous devions être unis. Il n’y a là-dedans nul rapport avec vous. Les mêmes, s’écria-t-il, que vous trouvez entre vous et lui, puisque j’ai mille fois plus d’amour qu’il n’en ressentit jamais.
Comment cela se pourrait-il, repris-je ? vous n’êtes point de ma nation ; loin que vous m’ayez choisie pour votre épouse, le hasard seul nous a joints, et ce n’est même que d’aujourd’hui que nous pouvons librement nous communiquer nos idées. Par quelle raison auriez-vous pour moi les sentiments dont vous parlez ?
En faut-il d’autres que vos charmes et mon caractère, me répliqua-t-il, pour m’attacher à vous jusqu’à la mort ? né tendre, paresseux, ennemi de l’artifice, les peines qu’il aurait fallu me donner pour pénétrer le cœur des femmes, et la crainte de n’y pas trouver la franchise que j’y désirais, ne m’ont laissé pour elles qu’un goût vague ou passager ; j’ai vécu sans passion jusqu’au moment où je vous ai vue ; votre beauté me frappa, mais son impression aurait peut-être été aussi légère que celle de beaucoup d’autres, si la douceur et la naïveté de votre caractère ne m’avaient présenté l’objet que mon imagination m’avait si souvent composé. Vous savez, Zilia, si je l’ai respecté cet objet de mon adoration ? Que ne m’en a-t-il pas coûté pour résister aux occasions séduisantes que m’offrait la familiarité d’une longue navigation. Combien de fois votre innocence vous aurait-elle livrée à mes transports, si je les eusse écoutés ? Mais loin de vous offenser, j’ai poussé la discrétion jusqu’au silence ; j’ai même exigé de ma sœur qu’elle ne vous parlerait pas de mon amour ; je n’ai rien voulu devoir qu’à vous-même. Ah, Zilia ! si vous n’êtes point touchée d’un respect si tendre, je vous fuirai ; mais je le sens, ma mort sera le prix du sacrifice.
Votre mort ! m’écriai-je (pénétrée de la douleur sincère dont je le voyais accablé) hélas ! quel sacrifice ! Je ne sais si celui de ma vie ne me serait pas moins affreux.
Eh bien, Zilia, me dit-il, si ma vie vous est chère, ordonnez donc que je vive ? Que faut-il faire ? lui dis-je. M’aimer, répondit-il, comme vous aimiez Aza. Je l’aime toujours de même, lui répliquai-je, et je l’aimerai jusqu’à la mort : je ne sais, ajoutai-je, si vos lois vous permettent d’aimer deux objets de la même manière, mais nos usages et mon cœur nous le défendent. Contentez-vous des sentiments que je vous promets, je ne puis en avoir d’autres, la vérité m’est chère, je vous la dis sans détour.
De quel sang-froid vous m’assassinez, s’écria-t-il ! Ah Zilia ! que je vous aime, puisque j’adore jusqu’à votre cruelle franchise. Eh bien, continua-t-il après avoir gardé quelques moments le silence, mon amour surpassera votre cruauté. Votre bonheur m’est plus cher que le mien. Parlez-moi avec cette sincérité qui me déchire sans ménagement. Quelle est votre espérance sur l’amour que vous conservez pour Aza ?
Hélas ! lui dis-je, je n’en ai qu’en vous seul. Je lui expliquai ensuite comment j’avais appris que la communication aux Indes1 n’était pas impossible ; je lui dis que je m’étais flattée qu’il me procurerait les moyens d’y retourner, ou tout au moins, qu’il aurait assez de bonté pour faire passer jusqu’à toi des nœuds qui t’instruiraient de mon sort, et pour m’en faire avoir les réponses, afin qu’instruite de ta destinée, elle serve de règle à la mienne.
Je vais prendre, me dit-il, (avec un sang-froid affecté) les mesures nécessaires pour découvrir le sort de votre Amant, vous serez satisfaite à cet égard ; cependant vous vous flatteriez en vain de revoir l’heureux Aza, des obstacles invincibles vous séparent.
Ces mots, mon cher Aza, furent un coup mortel pour mon cœur, mes larmes coulèrent en abondance, elles m’empêchèrent longtemps de répondre à Déterville, qui de son côté gardait un morne silence. Eh bien, lui dis-je enfin, je ne le verrai plus, mais je n’en vivrai pas moins pour lui ; si votre amitié est assez généreuse pour nous procurer quelque correspondance, cette satisfaction suffira pour me rendre la vie moins insupportable, et je mourrai contente, pourvu que vous me promettiez de lui faire savoir que je suis morte en l’aimant.
Ah ! c’en est trop, s’écria-t-il, en se levant brusquement : oui, s’il est possible. Je serai le seul malheureux. Vous connaîtrez ce cœur que vous dédaignez ; vous verrez de quels efforts est capable un amour tel que le mien, et je vous forcerai au moins à me plaindre. En disant ces mots, il sortit et me laissa dans un état que je ne comprends pas encore ; j’étais demeurée debout, les yeux attachez sur la porte par où Déterville venait de sortir, abîmée dans une confusion de pensées que je ne cherchais pas même à démêler : j’y serais restée longtemps, si Céline ne fût entrée dans le Parloir.
Elle me demanda vivement pourquoi Déterville était sorti si tôt. Je ne lui cachai pas ce qui s’était passé entre nous. D’abord elle s’affligea de ce qu’elle appelait le malheur de son frère. Ensuite tournant sa douleur en colère, elle m’accabla des plus durs reproches, sans que j’osasse y opposer un seul mot. Qu’aurais-je pu lui dire ? mon trouble me laissait à peine la liberté de penser ; je sortis, elle ne me suivit point. Retirée dans ma chambre, j’y suis restée un jour sans oser paraître, sans avoir eu de nouvelles de personne, et dans un désordre d’esprit qui ne me permettait pas même de t’écrire.
La colère de Céline, le désespoir de son frère, ses dernières paroles auxquelles je voudrais et je n’ose donner un sens favorable, livrèrent mon âme tour à tour aux plus cruelles inquiétudes.
J’ai cru enfin que le seul moyen de les adoucir était de te les peindre, de t’en faire part, de chercher dans ta tendresse les conseils dont j’ai besoin ; cette erreur m’a soutenue pendant que j’écrivais ; mais qu’elle a peu duré ! Ma lettre est écrite, et les caractères ne sont tracés que pour moi.
Tu ignores ce que je souffre, tu ne sais pas même si j’existe, si je t’aime. Aza, mon cher Aza, ne le sauras-tu jamais !
1. Indes : désigne ici le continent américain.
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